La déchirure oblique
Un jour de l'été 2002, dans mon atelier du Barrel, prêt à coller un papier préparé (monotype arraché de la matrice) je me suis mis à déchirer le rectangle en deux parties suivant une igne oblique. Je ne me doutais pas que ce geste spontané et relativement dérisoire allait ouvrir une nouvelle voie dans mon travail.
L'angle d'oblicité de la déchirure, à y regarder à deux fois, est celui de l'écriture manuscrite, légèrement penchée, comme dans la marche rapide ou la fuite en avant, alerte et dynamique, de la succession des mots.
Depuis longtemps mon travail s'articule autour de techniques, telles que le monotype, l'arrachement, la fragmentation. La déchirure intervient au moment où les feuilles de papier fin de format double raisin - 100x65 - arrachent, après séchage, la couleur encore détrempée déposée sur la matrice.
Ces monotypes, découpés et déchirés, ensuite collés sur un support -papier ou toile- ont rythmé ma production depuis cette époque.
Plusieurs périodes se succèdent : d'abord le fond (papier ou toile) est blanc, ensuite le support est au préalable peint : graphisme, frottage, révolution du pinceau (dépôt de la couleur par simple rotation d'un pinceau sur lui-même), arrachement des années 90. Dans tous les cas, ce fond dynamise l'oeuvre car il apparaît dans les intervalles des déchirures.
Dessin du hasard, le profil de la déchirure raconte l'histoire de la violence et de la douleur. Cette sinuosité correspond à ce que l'on a imaginé sous les auspices du "symbole" deux profils emboîtés, nés de la partition brutale d'une plaque de terre cuite.
Fracture, fêlure, cheveu, déchirure, rupture, séparation, béance, ligne brisée, droite perverse, arrachement, douleur, abandon, lèvres déchiquetées, plaie, divorce, brisure, cassure, bords éclatés, paupières, choc, heurt, malheur, mort.
Champs sémantique : Viol du papier et de la couleur. Découper le papier, le déchirer, obtenir ainsi des fragments. Sans doute peut-on parler d'une esthétique du fragment comme cela s'envisage dans le domaine littéraire. Et ces fragments assemblés composent un morceau, une pièce, un ensemble, une page.
Ma peinture est un proto-langage. A double articulation, vocabulaire et syntaxe sont treprésentés par les papiers préparés, pré-peints, monotypés et par la mise en page ou montage, découpage, déchirure, collage, qui suit la première opération.
La peinture est un pré-langage visuel, métalangage. Sensible et mental à la fois, la peinture raconte sa prope histoire : dans le chaos du monde, des ves et des morts, l'art met peut-être un peu d'ordre, de paix et de lumière.
André-Pierre Arnal